Compte rendu, Concours

J’accuse…!

par Simon Deprez
Avocat au Barreau de Bruxelles

« J’accuse… ! Inspiré du célèbre cri d’Émile Zola, cet événement mettra à l’honneur la force de la parole engagée, la passion des orateurs et le courage de ceux qui osent dénoncer, défendre et convaincre. »

C’est là, la description de l’exercice de l’éloquence qui s’est tenu ce 20 novembre 2025 dans la salle des audiences solennelles de la Cour d’appel.

L’exercice est donc particulièrement intéressant de par son objet : dans une profession qui s’oblige à un devoir de délicatesse, il semble osé, si non dangereux, d’encourager les participant.e.s à se révolter contre le système en place et d’en dénoncer les injustices balayées sous les tapis.

Cerise sur le gâteau, l’évènement est gratuit.

Des six candidat.e.s présent.e.s, le premier à prendre la parole fut Me Lucas Fontaine qui a consacré son temps de parole à dénoncer les stéréotypes, les préjugés et la discrimination dont une personne peut être victime en raison de son âge.

Me Lucas Fontaine – en bon administrativiste qu’il est – ne s’est pas embarrassé de cabotinage ni d’effet de manches que ce soit sur le fond ou sur la forme. Nul besoin d’artifices d’ailleurs, le texte de Me Fontaine était indéniable, habilement structuré et pertinent et la déclamation dudit texte est tout aussi claire.

La justesse du discours est d’autant mieux délivrée qu’elle est servie par débit posé, un timbre de voix distinct et un regard franc du début à la fin. En bref, une première dénonciation intelligente, efficace et méthodique.

Me Anissa Batik fut la seconde à s’exprimer. Si le registre de son prédécesseur était celui de la raison et de la morale, le sien a assurément été celui de la passion et de la ferveur, pour le plus grand plaisir des spectateurs.

Le contraste était d’autant plus saisissant que, alors que Me Fontaine commençait avec une citation d’un essayiste du 18e siècle, Me Batik a commencé par une annonce tapageuse et pas des moindres : « Aujourd’hui, l’État de droit est mort ».

S’en est alors suivi dix minutes de plaidoyer enflammé sur le projet de loi visant à prévoir la possibilité d’effectuer une visite domiciliaire dans le lieu de résidence des personnes étrangères.

Le débit et la gestuelle ont permis de traduire l’urgence de la situation dénoncée sans pour autant desservir son message.

Me Laura Senturk, s’est à son tour levée pour prendre la parole. Troisième avocate, troisième façon de plaider et, cette fois, pour dénoncer les violences domestiques. Si on peut espérer qu’en 2026, l’existence des violences domestiques n’est plus un sujet controversé, Me Senturk aborde néanmoins la problématique sous l’aspect des victimes qui ont « levé la main, non pour tuer, mais pour vivre » et qui sont condamnées pour leur acte.

Dès le début, Me Senturk a fait le choix d’un plaidoyer résolument lyrique au fil duquel elle berce l’auditoire des histoires de ces femmes.

Consciemment ou non, de par sa poésie, de par la maîtrise de ses silences et de par la mélodie de ses mots, c’est en somme toute une belle performance de slam que Me Senturk a offert à la salle solennelle.

Me Pauline Leloup a ensuite succédé à Me Senturk.

Avec la délicatesse d’un voile et la force d’une grand-voile, elle a abordé les violences policières et les raisons qui ont amené à l’émergence de l’acronyme ACAB (All Cops Are Bastards) qui vise à dénoncer les violences policières.

Lors de son plaidoyer, Me Leloup a réussi – par l’élégance de ses tournures de phrase et par la finesse de son analyse – à expliquer le complexe concept d’ACAB, à justifier son bien-fondé et à asseoir sa nécessité. Il est difficile d’imaginer que ses propos n’auront pas, à tout du moins partiellement, fait mouche.

à son retour sur les bancs, le léger parfum d’indignation était d’ailleurs suffisamment perceptible pour que Monsieur le procureur du Roi se permette de rappeler sa présence au moyen d’une courte intervention lors de laquelle il a souhaité quelque peu tempérer la situation dénoncée.

Me Charline Delval, cinquième candidate, a repris le flambeau sur une note nettement plus légère en récitant un extrait du fameux récit de Lewis Caroll.

L’accalmie n’a cependant pas duré et le plaidoyer a vite tourné en une sinistre description de l’aspect morbide de l’utilisation de la plateforme TikTok par ses utilisateurs, souvent mineurs.

Le caractère grave et empreint de menace était renforcé par la diction claire et limpide de Me Delval qui s’est assurée que chaque spectateur/spectatrice prenne conscience des enjeux que représentent l’application et la législation qui l’encadre

Finalement, ce fut à Me Coline Coeurderoy de clôturer la soirée. La place du dernier discours est souvent la plus inconfortable: l’orateur est fatigué de stress, les spectateurs commencent à penser à leur souper et le jury a des fourmis dans les jambes. Il peut dès lors être difficile de conserver, voire même de capter, l’attention de l’auditoire.

Toutefois, si tant est que Me Coeurderoy ait ressenti la moindre difficulté, cela ne s’est pas ressenti. Tout du contraire, avec une aisance remarquable, Me Coeurderoy nous plonge dans un procès de 1386 en Normandie au moyen de phrases courtes et brutes : « L’accusée comparaît pour infanticide. Neuf longs jours de procès. Différents témoins sont invités à la barre. Elle, elle ne parle pas. (…). Elle gravit les quelques marches vers son destin, la mélodie de ses sabots se fait entendre. La condamnée est une truie. ».

Cette parfaite maîtrise du narratif est revenue à plusieurs reprises dans ce plaidoyer au cours duquel, au moyen de mots judicieusement choisis, Me Coeurderoy a traversé l’évolution de notre (dé)considération des animaux et l’hypocrisie de celui qui mange le porc et câline le chien. Finement raconté, tout mangeur de viande que l’on soit finit par se sentir du côté de Me Coeurderoy et non pas du côté de l’accusé.

Une fois le concours clôturé, le jury s’est rassemblé à huis clos afin de procéder à la délicate tâche de la délibération. Le secret qui entoure ce délibéré est d’autant plus intrigant qu’il est difficile de concevoir la grille d’évaluation du jury: les natures des discours sont trop variées, les points d’évaluation trop nombreux. Faut-il favoriser celui ou celle s’est fait.e comprendre par son élocution ou par son énergie? Faut-il favoriser le discours qui inquiète ou celui qui fâche ?

Quelle que soit la grille d’évaluation, le Jury a décidé de remettre le prix du concours à Me Senturk pour son plaidoyer envoutant sur les violences domestiques et la violence qu’elles génèrent. Une victoire dont elle peut se féliciter et qui aura, on lui souhaite, été fêtée dignement.

Une critique de la justice déshumanisée – une réponse appelant à l’engagement universel – un plaidoyer pour le réalisme

Me Anthony Rizzo, orateur de rentrée, a prononcé une intervention marquante intitulée « Nouvelle ode au Rossignol». À travers l’analyse du procès Sky ECC, considéré par les médias comme l’affaire la plus volumineuse jamais traitée par la justice belge, il a dénoncé une évolution inquiétante vers une justice industrialisée.

Sa phrase récurrente illustre cette problématique : le traitement groupé de plus d’une centaine de prévenus, la gestion de centaines de cartons de pièces, et des audiences où les droits de la défense sont réduits à leur plus simple expression. Les accusés ne sont plus considérés comme des individus mais comme de simples numéros administratifs.

Le bâtiment du Justitia, ancienne infrastructure militaire de l’OTAN transformée en salle d’audience, symbolise cette dérive. L’absence de symboles judiciaires traditionnels, l’architecture fonctionnelle et dépouillée, tout concourt à créer une atmosphère froide et impersonnelle. Avec plus de sept cents années d’emprisonnement prononcées, l’orateur estime que ce procès a davantage servi des objectifs politiques que recherché la vérité judiciaire.

S’inspirant de Rosa Luxemburg et de la métaphore du rossignol qui continue de chanter malgré la tempête, Me Rizzo a reconnu avoir manqué de courage lors de ce procès et en a tiré une résolution : ne plus jamais accepter de telles dérives. Il a exhorté ses confrères et consœurs à assumer leur rôle de gardiens de l’État de droit et à dénoncer systématiquement les violations des principes fondamentaux.

Me Sedad a prolongé cette réflexion en l’élargissant à une dimension internationale. Évoquant la notion développée par Hannah Arendt sur la banalisation du mal, il a établi un parallèle entre la gestion bureaucratique de la justice et les mécanismes qui ont permis les pires dérives historiques et actuelles aux quatre coins du monde. Selon lui, les problèmes de notre système judiciaire s’inscrivent dans une crise plus large affectant l’humanité, visible dans divers conflits internationaux.

Il a plaidé pour une profession plus engagée : prise de position de l’Ordre sur les violations majeures du droit international, collaboration avec les organisations humanitaires, formation spécialisée en droit humanitaire, et intégration de ces enjeux dans la formation continue. Sous forme de provocation amicale, il a lancé à Madame la Bâtonnière une motion symbolique l’invitant à s’engager dans cette voie.

Sa conclusion interroge chacun sur sa capacité à agir. Sortirons-nous transformés de cette assemblée ou resterons-nous prisonniers de nos habitudes ? Il a rappelé cette parole de Rosa Luxemburg : « Celui qui ne bouge pas ne sent pas ses chaînes », nous invitant ainsi à prendre conscience de notre condition et à nous éveiller. Il termine en rappelant que l’histoire et l’humanité attendent notre réponse, en nous inspirant des figures historiques qui ont choisi le courage.

Madame la Bâtonnière Marie Dupont a reconnu la qualité et la légitimité des deux interventions précédentes. Elle a néanmoins souligné qu’une dénonciation sans proposition concrète risque de rester sans effet. Elle a estimé que les constats, aussi justes soient-ils, demeurent insuffisants s’ils ne s’accompagnent pas d’une vision pragmatique tenant compte des réalités du terrain.

Elle a posé les questions difficiles : dans le procès Sky ECC, fallait-il juger séparément toutes les personnes poursuivies au risque de paralyser le système judiciaire ? Comment répondre aux attentes sécuritaires de la société tout en préservant les garanties procédurales ? Comment investir dans l’esthétique quand les infrastructures se dégradent faute de moyens ?  Mettant en garde contre une indignation excessive qui finirait par ne plus être écoutée, elle a proposé des axes d’action précis : cibler prioritairement la criminalité économique et financière, développer les modes alternatifs de résolution des conflits pénaux, et investir massivement dans la prévention. L’efficacité réside dans la justesse de l’action plutôt que dans l’intensité de la protestation.

Une soirée festive pour conclure

Après ces échanges stimulants qui ont bousculé les certitudes et nourri la réflexion collective, la Conférence du jeune barreau a organisé une réception d’envergure au Silo. Près de mille deux cents participants ont profité d’une soirée mémorable, combinant apéritif copieux, dîner et animation dansante qui s’est prolongée jusqu’à l’aube. Ces instants de partage nous rappellent que derrière la robe, il y a avant tout des personnes, et que c’est dans la rencontre, la confiance et la convivialité que notre engagement professionnel prend tout son sens et que se tissent les liens qui nous rendent plus forts ensemble.