Compte rendu, Événements

Rentrée solenelle

par Estelle VOLCANSEK
Avocate au Barreau de Bruxelles

Chères Consœurs,
Chers Confrères,

Le troisième vendredi de janvier a réuni notre Barreau francophone de Bruxelles pour sa rentrée solennelle. Cette édition 2026 restera marquée par l’intensité des débats et la profondeur des réflexions qui ont animé cette journée exceptionnelle.

Un colloque matinal sur un sujet d’actualité et un hommage empreint de solennité

Au lendemain de la réception organisée par Madame la Bâtonnière, les membres du Barreau se sont rassemblés en matinée à la maison de l’avocat. Le colloque inaugural, centré sur la problématique des relations entre justice et médias, a permis d’explorer des thématiques fondamentales: comment préserver la présomption d’innocence face à la médiatisation des affaires, quelles sont les limites de la liberté d’expression des avocats, et comment garantir le droit à l’oubli après un procès ?

Dans une société où les médias traitent de plus en plus souvent des dossiers judiciaires avant même leur jugement, ces questions prennent une dimension particulière. Les échanges de grande qualité ont posé les bases d’une journée riche en enseignements.

L’ouverture officielle de la cérémonie et la situation préoccupante des avocats turcs

La journée s’est poursuivie au Palais de Justice où, dans une atmosphère recueillie, la trompette a résonné en mémoire de nos prédécesseurs disparus. Cette année, une attention spéciale a été portée au bâtonnier Braffort qui, durant la Seconde Guerre mondiale, a refusé de communiquer à l’occupant nazi l’identité des avocats de confession juive. Me Karim Sedad, président de la Conférence du jeune barreau, a souligné que cet acte héroïque découlait d’une conviction profonde : son engagement professionnel valait davantage que sa propre sécurité. Ce rappel historique trouve un écho particulier dans le contexte actuel.

Dans la salle des audiences solennelles de la Cour d’appel, Me Sedad a ensuite inauguré la séance en présence de nombreuses personnalités du monde judiciaire, dont M. Frédéric Krenc, magistrat à la Cour européenne des droits de l’homme, Mme Pascale Vandernacht qui préside le Conseil d’État, les responsables des diverses juridictions ainsi que des délégations d’autres barreaux.

La remise des prix d’éloquence a constitué un moment particulièrement gratifiant, notamment avec la triple distinction accordée à Me Laura Senturk, reconnaissance méritée de ses qualités oratoires et de son investissement professionnel.

Un documentaire projeté durant la séance a ensuite mis en lumière les difficultés rencontrées par nos confrères turcs, poursuivis pour avoir exercé leur mission de défense des libertés fondamentales. Me Marc Dal, vice-bâtonnier, a partagé son expérience directe de ces procès qui se tiennent dans des conditions préoccupantes, loin de la capitale turque. Son intervention a rappelé un principe essentiel: les attaques contre un barreau constituent une menace pour l’ensemble du système judiciaire. L’assemblée a été profondément touchée par ce témoignage.

Une critique de la justice déshumanisée – une réponse appelant à l’engagement universel – un plaidoyer pour le réalisme

Me Anthony Rizzo, orateur de rentrée, a prononcé une intervention marquante intitulée « Nouvelle ode au Rossignol». À travers l’analyse du procès Sky ECC, considéré par les médias comme l’affaire la plus volumineuse jamais traitée par la justice belge, il a dénoncé une évolution inquiétante vers une justice industrialisée.

Sa phrase récurrente illustre cette problématique : le traitement groupé de plus d’une centaine de prévenus, la gestion de centaines de cartons de pièces, et des audiences où les droits de la défense sont réduits à leur plus simple expression. Les accusés ne sont plus considérés comme des individus mais comme de simples numéros administratifs.

Le bâtiment du Justitia, ancienne infrastructure militaire de l’OTAN transformée en salle d’audience, symbolise cette dérive. L’absence de symboles judiciaires traditionnels, l’architecture fonctionnelle et dépouillée, tout concourt à créer une atmosphère froide et impersonnelle. Avec plus de sept cents années d’emprisonnement prononcées, l’orateur estime que ce procès a davantage servi des objectifs politiques que recherché la vérité judiciaire.

S’inspirant de Rosa Luxemburg et de la métaphore du rossignol qui continue de chanter malgré la tempête, Me Rizzo a reconnu avoir manqué de courage lors de ce procès et en a tiré une résolution : ne plus jamais accepter de telles dérives. Il a exhorté ses confrères et consœurs à assumer leur rôle de gardiens de l’État de droit et à dénoncer systématiquement les violations des principes fondamentaux.

Me Sedad a prolongé cette réflexion en l’élargissant à une dimension internationale. Évoquant la notion développée par Hannah Arendt sur la banalisation du mal, il a établi un parallèle entre la gestion bureaucratique de la justice et les mécanismes qui ont permis les pires dérives historiques et actuelles aux quatre coins du monde. Selon lui, les problèmes de notre système judiciaire s’inscrivent dans une crise plus large affectant l’humanité, visible dans divers conflits internationaux.

Il a plaidé pour une profession plus engagée : prise de position de l’Ordre sur les violations majeures du droit international, collaboration avec les organisations humanitaires, formation spécialisée en droit humanitaire, et intégration de ces enjeux dans la formation continue. Sous forme de provocation amicale, il a lancé à Madame la Bâtonnière une motion symbolique l’invitant à s’engager dans cette voie.

Sa conclusion interroge chacun sur sa capacité à agir. Sortirons-nous transformés de cette assemblée ou resterons-nous prisonniers de nos habitudes ? Il a rappelé cette parole de Rosa Luxemburg : « Celui qui ne bouge pas ne sent pas ses chaînes », nous invitant ainsi à prendre conscience de notre condition et à nous éveiller. Il termine en rappelant que l’histoire et l’humanité attendent notre réponse, en nous inspirant des figures historiques qui ont choisi le courage.

Madame la Bâtonnière Marie Dupont a reconnu la qualité et la légitimité des deux interventions précédentes. Elle a néanmoins souligné qu’une dénonciation sans proposition concrète risque de rester sans effet. Elle a estimé que les constats, aussi justes soient-ils, demeurent insuffisants s’ils ne s’accompagnent pas d’une vision pragmatique tenant compte des réalités du terrain.

Elle a posé les questions difficiles : dans le procès Sky ECC, fallait-il juger séparément toutes les personnes poursuivies au risque de paralyser le système judiciaire ? Comment répondre aux attentes sécuritaires de la société tout en préservant les garanties procédurales ? Comment investir dans l’esthétique quand les infrastructures se dégradent faute de moyens ?  Mettant en garde contre une indignation excessive qui finirait par ne plus être écoutée, elle a proposé des axes d’action précis : cibler prioritairement la criminalité économique et financière, développer les modes alternatifs de résolution des conflits pénaux, et investir massivement dans la prévention. L’efficacité réside dans la justesse de l’action plutôt que dans l’intensité de la protestation.

Une soirée festive pour conclure

Après ces échanges stimulants qui ont bousculé les certitudes et nourri la réflexion collective, la Conférence du jeune barreau a organisé une réception d’envergure au Silo. Près de mille deux cents participants ont profité d’une soirée mémorable, combinant apéritif copieux, dîner et animation dansante qui s’est prolongée jusqu’à l’aube. Ces instants de partage nous rappellent que derrière la robe, il y a avant tout des personnes, et que c’est dans la rencontre, la confiance et la convivialité que notre engagement professionnel prend tout son sens et que se tissent les liens qui nous rendent plus forts ensemble.