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Concours surréaliste 2026 : quand les barreaux entrent en lice
par Clothilde LEROUX
Avocate au Barreau de Toulouse,
Ancienne Secrétaire de la Conférence
L’atmosphère était singulière dans la salle d’audience 01.1 de l’immense Palais de Justice de Bruxelles. Certes, il n’a rien d’inhabituel qu’une salle d’audience accueille des avocats. Mais ce jour-là, ce sont des délégations entières qui ont fait leur entrée dans l’arène : Commissaires et Secrétaires de la Conférence venus de tous horizons, de Brest à Luxembourg, de Toulouse à Lausanne, en passant par Versailles, Montréal ou Paris. À l’image des Jeux olympiques, chaque Barreau a envoyé son champion pour porter haut ses couleurs, l’éloquence en étendard.
C’est ainsi que le public a acclamé treize participants prêts à concourir dans cette mythique épreuve, le concours surréaliste, quatorzième édition.
Les règles de ce concours sont intemporelles. Chaque candidat dispose de six minutes pour s’exprimer sur le sujet suivant : « Ceci n’est pas un discours ». À cette épreuve de style est ajoutée une contrainte supplémentaire : l’intégration de dix mots incongrus, imposés par la Conférence du Jeune Barreau de Bruxelles, non sans un certain sadisme assumé. « Coryphée », « cauteleux », « stochastique », « onironautes», « cuistax », « centipède », « glottophobie », « chamoisette»… autant d’obstacles linguistiques que les athlètes de la parole ont franchi avec plus ou moins d’aisance, instruisant au passage le jury et la docte assemblée de ce vocabulaire inusité.
Me Adam Salmon, pour le Barreau de Marseille, a ouvert les jeux. Avec panache, aura et tonitruance, il a exposé, en substance, son bonheur de ne pas faire un discours, en livrant paradoxalement un vibrant éloge du silence.
Me Arthur Pellen, Secrétaire de la Conférence Nationale du Grand Serment, a ensuite fait gronder le tonnerre de Brest, son barreau d’origine. Empruntant au capitaine Haddock son courroux, sa verve et ses insultes fleuries, il a prétendu fustiger les règles du concours surréaliste…Mais c’était en réalité pour mieux déclarer sa flamme — olympique — au Barreau d’accueil. Puis, Me Sylvain Tscheulin, pour le Canton de Vaud, a proposé une critique lucide d’une société saturée d’informations et de vacarme verbal, érigeant la mesure, la patience et la profondeur des liens en actes de résistance de notre époque.
Ensuite, Me Stivian Kostadinov, du Barreau des Hauts-de-Seine, s’est livré à une confession adressée à son psychothérapeute, dénonçant sa mère et ses critiques culpabilisatrices, fléau originel partagé par l’humanité tout entière. L’auditoire a été littéralement conquis par sa prestation, le candidat n’ayant pas hésité à faire intervenir son co-secrétaire, affublé d’une blouse blanche, pour incarner le psychiatre.
Dans la foulée, c’est avec la douceur notoire de Me Esteban Thewissen que le Grand-Duché du Luxembourg a établi un parallèle subtil entre le surréalisme et l’absurde – au sens camusien – de notre existence, que notre profession parvient parfois sublimer dans de rares instants d’éloquence, laissant l’assemblée émue par la justesse et la finesse de son verbe.
La subtilité s’est encore exprimée chez le champion du Barreau de Genève, Me Frédéric Ney, qui s’est amusé à discourir sans toutefois « faire un discours ». Jouer sur le double sens des mots n’est pas tricher, tant que l’on sait démêler le vrai du faux. Une prestation saluée, où l’intelligence du raisonnement, alliée à l’humour, a rappelé l’art d’un maître du genre : le regretté Raymond Devos.
Bordeaux est entré en scène avec gravité. D’un pas lent, soutenant le portrait en noir et blanc du défunt, Me Jean-Baptiste Lavillenie s’est lancé dans un magnifique éloge funèbre… de lui-même. Incarnation assumée de Bordeaux, de ses traditions et de ses péchés, oscillant entre grandiloquence et autodérision, suscitant l’hilarité générale. « Entre ici, Jean-Baptiste, avec ton terrible cortège ! »
Paris, fidèle à sa folle exubérance, a envoyé Me Louis-Joseph Ricard, huitième Secrétaire de la Conférence, s’allonger sur le bureau des juges, déjà ébahis par son audace. Ils l’ont été davantage encore lorsqu’il a déambulé dans la salle et que d’autres Secrétaires parisiens se sont levé des bancs du public pour lui donner la réplique. Coup d’Etat ? Non. Coup de théâtre ? Assurément.
C’est d’une voix suave et doucereuse que Me Benoît Schintone, du Barreau de Toulouse, a séduit le public par le récit surréaliste d’une bouche volante lancée à la conquête des saveurs belges. Moment d’extase sublime lorsque la frite – chaude et molle à l’intérieure mais croustillante à l’extérieur – a pénétré cette bouche avide. Une version du tube de France Gall « les sucettes à l’anis », revisitée à la sauce belge.
Lorsque Me Jeanne Gagné, pour Montréal, est entrée en lice, c’est avec l’énergie de la conquête — et de la Gagne, sans mauvais jeu de mots. Passionnée de cyclisme, elle a transporté l’auditoire dans les coulisses d’une course fictive opposant le Quebec, la France et la Belgique, soumises aux épreuves des kilomètres, du vent de face et de l’effort.
Me Walid-Zidiane Gouli, du Barreau de Nice, a ensuite enflammé l’auditoire en feignant un dialogue entre un avocat mûr et confiant face à un jeune avocat plein de doutes. Par son énergie, son humour et son dédoublement de personnalité réussi, il a donné corps au dialogue intime entre la posture de l’avocat sûr de lui et ses incertitudes les plus profondes.
De son côté, Me Clémence Merveille, de la Commission Jeune Barreau de Bruxelles, a vanté mieux que quiconque les délices belges, dont la fine fleur est soigneusement entreposée dans sa boîte à tartines. Un hommage appuyé au bien national le plus estimé : l’humour belge.
Enfin, Me Nicolas Chevallier, du Barreau de Versailles, a clôturé la compétition par un procès fictif dans lequel René Magritte s’est retrouvé sur le banc des accusés. Avec une habileté remarquable, le défenseur a brossé un portrait volontairement loufoque du peintre belge pour démontrer son innocence dans un crime tout aussi fantasque que surréaliste, qui consistait à avoir demandé un peu plus de sauce sur son pain.
En somme, le talent, la créativité et l’excellence oratoire ont constitué les valeurs cardinales de cette compétition internationale. Sur le podium, trois lauréats ont été récompensés :
- 1er prix : Walid Gouli, Secrétaire de la Conférence du Barreau de Nice
- 2e prix : Arthur Pellen, Conférence Nationale du Grand Serment
- 3e prix : Stivian Kostadinov, Secrétaire de la Conférence du Barreau des Hauts-de-Seine
Le jury, tiraillé parmi toutes ces performances a également distingué deux prestations par le prix « coups de cœur » du jury :
- Jean-Baptiste Lavillenie, Ancien Secrétaire de la Conférence du Barreau de Bordeaux
- Louis-Joseph Ricard, 8ème Secrétaire de la Conférence du Barreau de Paris
Un immense bravo aux lauréats mais surtout à tous les candidats de ce concours, qui nous ont éblouis par leur éloquence et leur brio. A l’année prochaine !