Compte rendu

Le devoir de mémoire : se rappeler d’hier pour ne pas céder aujourd’hui

Compte rendu - Le devoir de mémoire (coquelicots)

À l’heure où discours de haine, résurgences nationalistes et violations massives des droits humains se multiplient à travers le monde, il est plus que jamais nécessaire de se tourner vers la sagesse de ceux qui ont survécu à l’innommable.

C’était tout l’ambitieux objectif de cette grande conférence du jeune barreau, le jeudi 11 juin 2026.

C’est de cet indicible que sont venus nous entretenir les intervenants suivants : Me Simon Gronowski, avocat, auteur et rescapé de l’Holocauste, Mme Caroline Safarian, autrice, metteuse en scène, comédienne, pédagogue et héritière de la mémoire arménienne, Me Olivia Venet, avocate pénaliste, ayant remplacé au pied levé Mme Félicité Lyamukuru et Me Alexis Deswaef, avocat et président de la Fédération internationale pour les droits humains.

Me Simon Gronowski
Me Simon Gronowski
Avocat, auteur et rescapé de l’Holocauste

Le premier témoignage est livré par Me Simon Gronowski, qui n’était alors qu’un petit garçon de 11 ans, dont la mère et la sœur ont été gazées dans les camps d’Auschwitz-Birkenau et dont le père est mort de tristesse peu après la fin de la guerre. Son salut, il ne le doit pas tant à sa détermination à sauter du train emmenant le vingtième convoi de la mort, qu’à l’humanité du gendarme qu’il a croisé peu après. « Je sais tout, mais je suis un bon Belge et je ne vais pas te dénoncer ». C’est grâce à cette preuve de courage que ce petit garçon de bientôt 95 ans, a toujours gardé une profonde confiance en l’être humain. Me Gronowski nous exhorte cependant à continuer à lutter de manière pacifique, au travers des élections notamment, contre l’extrême droite qui est le berceau du fascisme, de l’antisémitisme, du racisme et de la haine et à exercer notre devoir de mémoire.

C’est avec une vivacité qui ferait pâlir bien des nonagénaires qu’il clôturera son poignant témoignage en scandant : « Vive la paix, vive la démocratie et vive l’amitié ! »

Le silence assourdissant dans la salle déjà feutrée des audiences solennelles de la Cour d’appel du palais de justice, fraîchement libéré de ses échafaudages, fit alors place à un tonnerre d’applaudissements, mêlés de larmes.

Mme Caroline Safarian
Mme Caroline Safarian
Autrice, metteuse en scène et comédienne

La deuxième intervenante, Mme Caroline Safarian, replonge la salle dans l’émoi qu’elle venait de brièvement quitter par ces mots : « Un caillou dans la bouche, un autre planté dans l’œil droit ; des coups, des coups, encore des coups, au bord de la falaise du côté de Vank… ». Cette phrase, qu’elle répétera tel un refrain entre les couplets, est issue de sa pièce de théâtre « La Valse des Oubliés ».

Le sixième art représente en effet son médium de prédilection pour assurer le devoir de mémoire, envers les Arméniens particulièrement. Plus que des mots, c’est une mise en lumière de faits qui se sont produits il y a quelques années à peine, dans une enclave arménienne en Azerbaïdjan et qui n’ont pas trouvé de place dans l’actualité médiatique saturée. Mme Safarian aura réussi son pari : nous faire passer de spectateurs à ce qu’elle nomme des « éprouvants », car éprouver permet de se souvenir. Mme Safarian terminera son intervention en nous rappelant utilement que l’inhumanité ne commence jamais par de grands massacres, mais par la peur, l’indifférence, le silence, la déshumanisation et le détournement du regard. À bon entendeur…

Me Olivia Venet
Me Olivia Venet
Avocate pénaliste

Me Olivia Venet entame la troisième intervention de la soirée ainsi : « Plus jamais ça, a-t-on dit, écrit et déclaré, et pourtant, les injustices perdurent ». Au travers de récits judiciaires, elle nous a fait bénéficier de son expérience en rappelant que le propre de la justice est d’intervenir après, pour réparer tant bien que mal les ignominies que constituent les crimes contre l’humanité et les génocides et a souligné qu’il faut également agir en amont. Bien que la déshumanisation soit encore trop souvent présente dans les doctrines développées par certains, elle reste une grande optimiste en voyant de petites rivières qui finiront par former de grands fleuves.

Me Alexis Deswaef
Me Alexis Deswaef
Président de la Fédération internationale pour les droits humains

La dernière prise de parole de la soirée fut assurée par Me Alexis Deswaef, avec ces termes : « Mettre des mots sur l’indicible, c’est déjà combattre ». Il nous remémore ensuite la bravoure du bâtonnier Braffort, qu’il aura payée de sa vie, en refusant de transmettre la liste des avocats à l’occupant nazi. D’autres barreaux n’ont hélas pas eu ce courage. Me Deswaef nous exhorte à suivre une boussole constituée de trois points cardinaux, qui mène toujours à la bonne décision : les droits humains, le droit et la justice internationale. Aucun belligérant ne peut toucher aux civils et c’est pourtant un vœu trop souvent pieux. Il terminera son allocution pleine de réalisme et d’allusions géopolitiques en rappelant que l’Union européenne a une vraie place à prendre face à bien des injustices, que celles-ci soient commises en deçà ou au-delà de ses frontières.

Mettre des mots sur l’indicible, c’est déjà combattre.

Me Alexis Deswaef
Photo de groupe à l’issue de la conférence sur le devoir de mémoire

Après ces quatre interventions aussi passionnantes que bouleversantes, le public a pu approfondir certains sujets en questionnant les orateurs du jour. Nous retiendrons tout particulièrement la question de savoir comment retrouver du sens à la vie et surmonter le drame. Me Gronowski y apporta une réponse personnelle, empreinte d’espérance : être devenu avocat – sa victoire sur les nazis –, avoir capitalisé l’amour de sa famille reçu jusqu’à sa disparition et pratiquer le piano jazz lui ont procuré la force nécessaire pour surmonter l’insurmontable.

Échange à l’issue de la conférence sur le devoir de mémoire
Margaux Kerkhofs, directrice de la Conférence du jeune barreau
Margaux Kerkhofs
Directrice de la Conférence du jeune barreau

Les mots de la fin revenaient au président Karim Sedad qui, avec quelques tressaillements dans la voix, nous confiera que Me Gronowski était un peu sa superstar et que la sororité et la fraternité présentes en filigrane tout au long de la conférence donnent foi en l’humanité.

La standing ovation qui s’ensuivit en a dit long sur la réussite et la pertinence de cette grande conférence.

Pour paraphraser Me Sedad, je me suis rendu à cette conférence par choix résolu, profond, presque sacré, étant intimement persuadé que l’oubli est le premier complice de l’inhumanité. Je n’ai pas été déçu.